Toute-puissance et naissance du nihilisme moderne

a collision entre la toute-puissance illusionnaire de l'individu et la réalité incontrôlable

7/31/20266 min temps de lecture

Le nihilisme naît de la dissociation entre le réel et les attentes de l'individu. L'individu projette sur une situation des attentes, plus ou moins consciemment, et envisage un mécanisme dont il espère un résultat. Ce processus est valable aussi bien pour le nihilisme actif que le nihilisme passif. Nous sommes ici dans une situation d'illusion. Elle est courante et se produit sur l'ensemble de la réalité. Cette dimension illusoire vient du fait que la lecture personnelle de la situation et l'enchaînement envisagé ne sont présents, ne se justifient que pour la personne.

Cette configuration est humaine. Nous ne percevons notre environnement que par notre construction mentale. Les dernières études et recherches sur le sujet montrent que la dimension personnelle de notre rapport au monde est fondamentale. Nous en avons l'exemple parfait avec la paréidolie : notre esprit est habitué à voir des visages, il se met donc à en voir partout, même sans logique.

Sécurité et illusion de puissance

Cette situation de projection permanente, avec tous les biais cognitifs associés, donne à l'individu un sentiment de sécurité profond et une sensation de puissance. Ces deux sentiments sont liés. Matériellement, la sécurité se gagne par la puissance et la puissance a pour conséquence la sécurité. Or la puissance ne peut se définir que dans sa supériorité par rapport à l'action de l'autre. Sans cette dimension, elle n'est que simple capacité d'action. La seule puissance qui soit est d'être supérieur à l'autre.

Avec le temps, les individus apprennent à trouver d'autres formes de supériorité que la force brute. Dans cette dimension primaire de la puissance, notre perception du monde a une place clé. En effet, impossible de porter un coup, encore moins de gagner un combat sans avoir une vision claire de la réalité. De notre perception et de notre capacité d'analyse de la réalité dépend notre capacité d'action, donc notre puissance et notre sécurité.

Depuis la révolution industrielle — et la situation va en augmentant — cette puissance individuelle devient plus abstraite et sensorielle que réelle. Nos ancêtres, dans leurs environnements incertains, testaient leur puissance de manière régulière. Que ce soit à la campagne ou en ville, les situations de sécurité réelles étaient très limitées. L'individu devait utiliser sa puissance en permanence pour survivre. Celle-ci était sans cesse qualifiée à la réalité.

Avec la révolution industrielle, le développement du contrôle technique et de la sécurité empêche l'apprentissage de cette puissance réelle au profit d'un sentiment de toute-puissance personnel. La disparition de l'aléatoire dans le processus industriel, le développement de l'électricité pour l'éclairage sont deux exemples de progrès où l'apport en sécurité peut nuire à la sérénité. La question derrière tout ça est en effet : sommes-nous plus heureux et plus sereins que nos ancêtres ? La réponse n'est pas forcément positive.

Certes, notre compréhension, notre contrôle et nos capacités techniques nous permettent d'assurer une certaine sécurité. Pourtant la réalité elle-même n'a pas changé. Elle est beaucoup trop complexe pour être entièrement contrôlée. Ce contrôle ne peut s'effectuer que sur un espace limité dans le temps et l'espace pour chacun. Un patron va contrôler ses employés chez lui, mais pas sur leur temps libre par exemple. La voiture est bardée de technologies pour assurer ma protection, mais le comportement des autres usagers de la route, ou des animaux ou des rochers ne peut pas l'être par moi.

L'angoisse du incontrôlable

Et c'est là que le bât blesse. Cette réalité incontrôlable malgré notre volonté de contrôle crée une situation d'angoisse permanente. Autrement dit, notre arrogance à prétendre tout contrôler amène un sentiment d'insécurité dû à cette partie de nous qui a conscience qu'une dimension au moins infime de la réalité échappe à notre contrôle. Sur cette question, nos ancêtres étaient peut-être plus sereins que nous. Pour eux, le danger était permanent. Le plus souvent identifié, et étant en situation d'alerte permanente, la question de l'inconnu était moins prenante. Un danger accepté et préparé déclenche une réponse émotionnelle de peur bien inférieure à un potentiel danger dans une situation censée être sereine.

En refusant le danger dans notre quotidien et en refusant l'aspect aléatoire et imprévisible de la réalité, nous nous créons un sentiment d'insécurité qu'aucun contrôle ne pourra jamais éteindre. L'extension de notre connaissance et de notre capacité à agir amenant à envisager de nouveaux dangers et de nouvelles perspectives de danger, le cercle vicieux est sans fin. Nos ancêtres n'étaient pas dans cette sensation de puissance, mais étaient paradoxalement sûrement plus sereins que nous sur la question. Notre sensation de toute-puissance est une forme d'immaturité face au danger quotidien.

En ce sens, le nihilisme est une réponse de notre esprit face à une situation qui met en échec notre toute-puissance. Notre représentation du monde rejette toute notion de danger qui est une marque de faiblesse. La toute-puissance, c'est-à-dire notre esprit, est censé pouvoir gérer toutes les situations. Donc quand un enchaînement de circonstances aboutit à un échec, mettant en cause notre certitude de sécurité, si nous ne pouvons pas envisager l'insécurité comme normale, l'esprit se court-circuite lui-même. Dans cette situation, souvent malheureusement, la solution est jetée avec le problème.

La première réaction du nihiliste est de rejeter les valeurs qui ont amené la situation. Or, pour arriver à sortir de cette ornière, il faut pouvoir relire la situation de manière tolérante, ouverte et humble. Ce sont ces valeurs qui sont rejetées par le nihiliste. Nous nous trouvons face à un paradoxe qui pourtant porte sa solution en lui-même. Les valeurs qui sont rejetées et qui sont identifiées comme la cause de l'échec ne sont pas des valeurs par volonté divine. Ce sont des valeurs car elles sont bénéfiques à l'individu, lui permettant de digérer ce genre de situation. Autrement dit, ces valeurs ne sont pas bonnes parce qu'elles permettent d'aller au paradis. Elles permettent d'aller au paradis parce qu'elles sont bonnes. Les valeurs dont on juge qu'elles sont la raison de l'échec ne le sont pas réellement. Ce qui est la raison de l'échec, c'est notre incapacité à lire, comprendre et gérer la réalité.

De la toute-puissance à la pleine puissance

C'est le problème fondamental ici que l'individu accepte de passer d'un état de toute-puissance à un état de pleine puissance. Nietzsche envisage la toute-puissance. L'individu cherche à gagner en amplitude d'action pour atteindre la toute-puissance. Dans le référentiel culturel de l'époque, la situation est évidente. Avec du travail, l'individu peut arriver à tout faire. Il devient tout-puissant. Sa culture étant encore largement influencée par le concept de divin, l'être humain dans la dimension qui lui est assignée est tout-puissant, il peut faire ce qu'il veut.

Avec la mort de Dieu, la formulation de la physique quantique et la mondialisation, l'être humain n'a pas encore étendu sa toute-puissance. Il a étendu sa compréhension du monde. Sa puissance, elle, reste la même. Un être humain du XIXe siècle et d'aujourd'hui a sensiblement les mêmes capacités. Par contre, il développe une technologie qui lui permet d'aller plus loin. Il n'a pas plus de capacités, il a plus de technologie. Par exemple, un être humain ne peut pas voler, ni hier, ni aujourd'hui. Pourtant nous avons inventé les avions pour compenser cette limite. Un peu comme un ballon gonflé dans une boîte va se définir comme remplissant toute la boîte, le même ballon hors de la boîte va se définir comme étant à son extension maximale. Il ne peut pas se retrouver de nouvelles limites et doit apprendre à se définir lui-même.

L'individu au XIXe siècle pouvait se croire omnipotent. Il pouvait faire tout ce qu'il voulait. Celui du XXe siècle paradoxalement ne peut être que plénipotent : agir au maximum de ses capacités. Pour rester omnipotent, il dépend de la technologie. C'est le même paradoxe en psychologie : la toute-puissance n'est pas omniscience — capacité à tout savoir dans le temps et dans l'espace — mais à être plénoscient : savoir au maximum de ses capacités dans le temps et l'espace.

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