Nihilisme passif et actif

Quand les valeurs se déconnectent de la réalité

7/31/20268 min temps de lecture

Comme le montre Nietzsche, le nihilisme est issu d'un déphasage entre la réalité et les valeurs qu'on lui prête. Les individus voient leurs valeurs, acquises ou personnelles, comme des protections ou des limites. L'individu ajuste son comportement en fonction de ces valeurs, soit dans l'optique d'être protégé, de réussir, soit dans celle de ne pas être puni. Le nihilisme apparaît quand, pour une raison ou une autre, les valeurs ne jouent plus ce rôle. Que ce soit la personne qui est sûre de gagner parce que sa cause est juste et perd, ou celle qui se rend compte qu'on peut causer du tort à l'autre sans être puni.

L'évidence de ces valeurs, ou leur non-contestation, leur a donné une dimension réelle, c'est-à-dire extérieure et indépendante de l'individu. C'est souvent le cas des règles et valeurs religieuses qui sont censées venir de Dieu. La disparition de Dieu et celle de la perspective post-mortem du paradis et de l'enfer font disparaître le bénéfice ou la sanction principale de la valeur. Faire le bien ou faire le mal n'apporte plus que ce qu'ils apportent du vivant. Ces éléments, secondaires face au paradis, deviennent prépondérants dans la décision. Si la fonction fantasmée du bénéfice des valeurs ne se réalise pas, c'est tout le socle de l'individu qui s'effondre. Cette configuration est particulière à la vision du monde christiano-musulmane.

Nihilisme et cultures antiques

Dans un polythéisme type antique, le judaïsme ou dans les cultures extrême-orientales, le nihilisme peut être moins présent. Les désabusés ont tendance — c'est ce qui se passe dans l'Antiquité — à s'arrêter à la phase cynique. Cela est dû au fait que, dans ces cultures, le bien et le mal se définissent en fonction de la justesse par rapport à la réalité, et non dans une optique de gratification ultérieure. En Grèce antique, comme dans la culture chinoise traditionnelle, ce qui est bien est ce qui est en phase avec la réalité. Et ce qui est mal est ce qui trouble l'équilibre de cette réalité.

Chez les Juifs, la seule loi qui s'applique est la loi de Dieu qui s'applique pour elle-même. La notion d'après-vie dans ces cultures est secondaire. Il n'existe pas de notion de paradis ou de récompense dont sont issus l'aspect bénéfice d'une bonne action. Dans les cultures christiano-musulmanes, certains comportements sont considérés comme bons et sont récompensés dans l'absolu par le paradis, et d'autres sont considérés comme mauvais et sont sanctionnés par l'enfer.

Cette approche donne une sorte de plus-value aux bonnes actions et une moins-value aux mauvaises. Suite à la disparition de la notion de paradis, la notion de gain associée à ces actions et aux valeurs qui leurs sont associés a tendance à s'entendre de manière matérielle. Ce qui est bien devrait être couronné de succès, ce qui est mauvais devrait être puni. C'est aussi la vision enfantine rapportée dans les contes de fées.

Mais là aussi, ces contes n'ont pas à être pris au pied de la lettre. Comme les récits mythologiques, ils sont surtout là pour transmettre une expérience et un enseignement à la communauté et peuvent être lus de manière symbolique. Nous pouvons observer par exemple que, dans la plupart des contes, légendes ou mythologies, les rusés ont le même comportement. Que ce soit Loki dans la mythologie scandinave, le Renard dans les contes français ou Juha chez les Arabes, leur comportement est similaire. Cela permet d'enseigner au peuple que, quand ils voient une personne ayant ce comportement, il faut faire attention, cela peut être des gens dangereux.

C'est de là aussi que vient l'idée que ces dieux et personnages peuvent se déguiser. Dans les cultures populaires, dire avoir rencontré l'un ou l'autre signifiait avoir rencontré une personne rusée à une époque où le concept d'attitude personnelle n'existait pas encore. Dans ces contes de fées, la fin positive ou la sanction du méchant — qui n'est pas toujours le cas dans les contes originaux d'ailleurs — peut s'envisager comme l'idée de garder une vision positive et de l'espoir. Une forme de psychologie positive qui permet à l'individu d'affronter la question avec l'espoir de s'en sortir. Ce n'est pas du tout la même idée que celle de la plus-value du paradis.

La dépersonnalisation nihiliste

Pour revenir au nihilisme, il se manifeste donc suite à une dissociation entre la mécanique de la réalité et celle associée aux valeurs. Cette dissociation se situe dans une partie profonde de l'être, à la limite de la psychologie et de la spiritualité. La question ne met pas forcément en cause l'identité directe, psychologique, de la personne. Elle semble mettre en danger sa persona. Elle se situe dans son rapport au monde, dans son aspect projectif. La personne en elle-même n'est pas mise en danger dans sa dimension intérieure. Son rapport au monde est modifié, détruit, lui représente un danger encore plus grand. En quelque sorte, l'individu se trouve téléporté sur une planète qu'il ne connaît pas, dans un monde parallèle qui ressemble à ce qu'il a connu sans l'être. C'est une forme de dépersonnalisation profonde et involontaire.

Au-delà du fait déclencheur, la nouvelle situation amène toute une série de conséquences. Ce sont les mêmes pour le nihilisme passif et le nihilisme actif. L'individu tente de maintenir les acquis dans l'effondrement qu'il vit. Un peu comme une maison dont les fondations seraient attaquées, le nihiliste va avoir peur que l'ensemble de sa construction psychologique soit détruite par effet domino suite à la mise en cause de son rapport au monde.

En effet, matériellement, si les bases sont détruites, l'ensemble de l'édifice supportant va s'effondrer. En psychologie, la situation est différente. Notre identité ne repose pas sur notre rapport au monde, notre persona. Elle repose sur des mécanismes et une construction générale qui se fait avec le temps. La persona est un de ces aspects. Certes, le monde étant notre référentiel et notre miroir, la destruction de notre rapport à lui est perturbante. Nous pouvons projeter sur les gens, sur les choses et les événements, et les retours nous aident à nous construire. Si les retours deviennent soudainement imprévus, la situation est parfaitement angoissante. Pourtant, cela ne touche pas ce que nous sommes en tant qu'individu.

Reconstruction sur soi-même

Donc l'individu va tenter de recréer un environnement proche de celui qu'il connaissait, mais en rupture avec le système précédent. Il se recrée un système de valeur, mais cette fois fondé sur lui-même. Les systèmes de valeurs enseignés et faillibles sont pour tout ou partie abandonnés. Et de nouveau sont créés, suivant plus ou moins les lignes de failles de l'individu. C'est la fin de l'éthique et de l'individu. Quelles que soient les valeurs mises en œuvre, le système se fait à l'échelle de l'individu. La dimension supra-individuelle, qu'elle soit spatiale — prise en compte de l'autre dans le raisonnement — ou temporelle, que se passera-t-il après ma mort ou qu'est-il arrivé avant ma naissance, disparaît. Cette dimension est commune avec les religions et spiritualités. Si l'une faillit, l'autre est emportée avec elle.

L'éthique et la déontologie sont le questionnement de notre attitude et de notre action par rapport à un référentiel différent du nôtre et qui nous dépasse. Comme ce dépassement est rejeté comme non fiable, plus rien ne peut se fonder dessus. La déontologie et l'éthique disparaissent. Ce qui est bien est ce qu'on aime et ce qui est mauvais est ce qu'on déteste.

Mécanismes de superstition et survie psychologique

L'autre levier mis en jeu dans la tentative de sauvegarde de l'individu est un mécanisme de superstition. Puisque le monde devient imprévisible, et de la même manière que pour les personnes en situation extrêmes, l'individu développe un ensemble de mécanismes superstitieux pour l'aider à gérer et stabiliser son rapport au monde. Ces mécanismes visent, comme toute superstition, à rassurer l'individu et à assurer sa confiance en lui. Il s'agit souvent de l'acceptation de biais cognitifs et d'a priori personnels.

En effet, dans l'événement, le système de valeur était en conflit avec une petite voix, une dimension de l'esprit qui le combattait. La défaite ou la victoire a donné raison à cette dimension de manière tellement forte qu'elle se trouve généralisée à l'ensemble de la réalité. Face à un tel traumatisme, seul un travail volontaire et actif peut permettre à l'individu de digérer la situation.

Les situations de déphasage entre les valeurs et la réalité sont relativement courantes au quotidien. En observant les choses calmement, les situations où la réalité ne fonctionne pas de manière idéale pour nous sont assez régulières. C'est l'intensité émotionnelle, les projections et les attentes individuelles sur un événement en particulier qui rendent cet événement susceptible de déclencher un nihilisme.

Le travail de digestion et la réconciliation

Si le mécanisme de digestion ne se fait pas, il faut un travail actif pour comprendre que, dans le cas du nihilisme passif, c'est le fait de ne pas avoir écouté cette voix qui est responsable, et non le système de valeur qui est en cause. Que, certes, cette petite voix avait raison, qu'elle signalait un danger, mais qu'elle était compatible avec les valeurs. La question est moins une opposition entre l'une et l'autre que de comprendre comment l'une et l'autre pouvaient s'articuler pour arriver au résultat voulu.

Un système de valeur n'a pas vocation à faire gagner une quelconque bataille. Il a vocation à enseigner à l'individu une attitude qui lui permette de vivre mieux. Au-delà des pulsions et a priori individuels, des gens, de manière collective et individuelle, ont trouvé certaines réponses à certaines questions qui animent tous les humains. La vie en collectivité est difficile, elle implique concessions, frustrations, conflits, etc. L'histoire et l'expérience nous ont permis d'apprendre certaines réponses, notamment par la reconnaissance et l'acceptation d'une dimension supra-individuelle. Elle peut être un dieu ou plusieurs, une société, un État, une famille...

Ces apprentissages et expériences ont été justifiés par Dieu en ce qu'elles sont universelles. Le dieu, les dieux représentant le monde, la réalité, commune à tous les humains, dire qu'une loi est divine revient à dire qu'elle se justifie pour tous les humains de manière universelle.

La difficulté spécifique du nihilisme actif

C'est la grande difficulté pour le nihilisme actif. Dans cette hypothèse, le système de valeur perd sa dimension coercitive. Dans la dimension passive, la pertinence de la dimension supra-individuelle, quelques soient sa manifestation, est acquise. Elle perd de sa force en perdant sa dimension protectrice, mais elle avait été acceptée. Cette acceptation peut revenir avec la guérison de la blessure de persona.

Dans le cas du nihilisme actif, l'acceptation n'a jamais eu lieu. Le système de valeur était vécu à la base comme injuste et injustifié. Il sera beaucoup plus difficile à l'individu d'accepter de s'y soumettre à nouveau s'il ne voit pas un intérêt personnel plus ou moins immédiat. Heureusement, les nihilistes actifs sont assez peu courants. La plupart sont des nihilistes passifs qui se sont renforcés dans un système sans valeur.

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