Machiavel est-il si machiavélique ?

Relecture du Prince de Machiavel

Cyrille Ozanne

8/24/20264 min temps de lecture

La présentation du Prince de Machiavel ne se fait plus. Ce livre, écrit et dédicacé à Laurent le Magnifique, marque et fonde toute la pensée politique de l'Occident. Il est caractérisé par une vision très noire de l'être humain. Cette vision colore à jamais l'approche de la politique en Occident.

Pourtant, en y regardant de plus près, la lecture misanthropique du Prince est peut-être excessive. Elle dénote une vision très sadienne et mandévillienne de la société et de l'être humain. À aucun moment Machiavel n'opère l'inversion des valeurs qu'on peut observer chez ces auteurs. Pour lui, le bien reste le bien et le mal est le mal. Il pose que, dans certaines circonstances, le prince ou le roi peut être amené à faire le mal pour le bien de sa politique et pour le bien de sa société. Mais ce mal n'est jamais très généralisé. Il s'agit essentiellement de faire parfois le mal à certains individus, à quelques-uns, dans des circonstances particulières — selon lui, souvent la prise ou la restauration du pouvoir. À aucun moment il n'enjoint le prince à se comporter de manière dictatoriale ou capricieuse avec le peuple et son entourage. Au contraire, s'il recommande que les gens le craignent, il met aussi en garde contre le fait que les gens le haissent.

La formule qui résume sa pensée, sans pourtant être de lui (« la fin justifie les moyens »), est interprétée comme une autorisation des moyens selon la fin. On peut même la pousser plus loin en disant que la fin rend effectivement justes les moyens employés. Mais ce n'est pas une inversion des valeurs ici. Nous sommes plutôt dans une fiction juridique. En droit du travail français, la nuit est entre 21 heures le soir et 7 heures du matin. C'est une fiction juridique. Selon la période de l'année, la nuit ne correspondra pas à ces horaires. Pour des raisons pratiques, le législateur fixe une fois pour toutes les horaires au-delà desquels le travail est majoré. Pour Machiavel, la situation est similaire. La fin crée une fiction qui autorise le prince à faire de mauvaises choses. Pourtant ces choses, hors situations, restent mauvaises. Machiavel le dit d'ailleurs. Le prince doit faire le bien sans avoir peur d'aller parfois vers le mal. Le mal reste le mal et n'est « bien » que dans le cadre de son action. Dans notre société, ce genre de configuration donne aujourd'hui lieu, la plupart du temps, à des indemnisations. C'est le cas de l'expropriation, par exemple. Machiavel, à côté de cela, met largement le prince en garde contre tous dérapages, lui rappelant bien qu'il doit veiller à la bonne opinion du peuple, qu'il doit être estimé, etc. Il n'est jamais question que le prince se comporte de manière sanguinaire sur le long terme.

Il donne, il est vrai, une définition de l'être humain des plus négatives. Il le juge ingrat, opportuniste, inconstant et sans morale. Mais ces défauts ne font que décrire les êtres humains dans leurs différents aspects : aux autres, à eux-mêmes, aux situations, etc. Les êtres humains ne sont pas tous aussi ingrats ou opportunistes. Chacun de ces défauts se place sur une échelle d'importance qui varie pour chaque individu. Celui-ci sera plus opportuniste, celui-là plus égoïste. Certes, dans l'ensemble, les gens ne sont pas fiables. C'est la nature humaine. Mais le propos est choquant car la société sort du Moyen Âge où les soldats, chevaliers et princes étaient guidés et encadrés par un code de chevalerie assez strict. Cette société s'effaçant derrière de nouvelles élites, et la politique étant plus ouverte, les comportements se diversifient. Cette nouvelle société fait ressortir encore plus l'absence de valeur intrinsèque de l'être humain. En effet, quel qu'en soit la motivation, ces valeurs sont dictées par des individus pour des individus, et non par la nature.

C'est d'ailleurs la principale critique qui peut être faite au livre. Dans le chapitre 18, « Comment les princes doivent tenir leur parole », Machiavel pose explicitement que « comme ils sont méchants et n'observeraient pas leur parole envers vous, vous n'avez pas à l'observer envers eux ». La question sous-jacente est celle de la valeur de la parole donnée. Là encore, nous sortons d'une société de chevalerie où un serment et une parole ont plus de valeur que des écrits. Dans la société du Moyen Âge où l'écrit est rare, les personnes capables d'écrire et de lire sont peu nombreuses ; la parole donnée et le serment sont fondamentaux. Mentir sous serment, ne pas tenir sa parole ou son serment sont des actes punissables en soi. Dans la société de la Renaissance, les choses évoluent. Et le développement de l'écrit fait perdre à la parole sa valeur morale. Pourtant, doit-on en déduire que l'individu devient mauvais ? Pas exactement. De multiples raisons peuvent pousser une personne à ne pas tenir sa parole. Certes, elle peut le faire car elle y voit un intérêt plus ou moins immédiat. Mais elle peut le faire aussi pour ne pas être trop pénalisée ou pour se protéger. La véritable raison de l'inconstance de la parole humaine vient surtout de l'impermanence des choses. Le monde, la réalité est en perpétuel mouvement et évolution. Il serait stupide pour le roi, le prince, de s'accrocher à sa parole envers et contre tout. De la même manière, à différents niveaux et différents degrés, ses sujets s'adaptent à la situation en permanence.

Nous voyons donc que Machiavel n'est pas si négatif qu'il en a l'air. Il arrive juste après une société où l'Église avait encadré la violence par la morale, en valorisant les actes conformes à ses valeurs. Si l'auteur renonce à définir qu'un type de gouvernement ou qu'une politique est bonne contre une autre, c'est pour réfléchir à la question de l'attitude du prince dans les circonstances de son règne. La couleur négative de sa description vient plutôt en réaction à l'idéal précédent que sur une noirceur, nouvelle ou fondamentale, de la réalité de l'être humain.

Texte relu et corrigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.

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