Louis XIV, Père de l'athéisme
Il s'agit d'une courte réflexion sur la monarchie absolue en France, et le rapport entre le roi et Dieu
Ersonne P.
2/7/20263 min temps de lecture
L’Ancien Régime et la monarchie absolue sont depuis longtemps abandonnés. Pourtant, notre rapport à l’autorité – manager, patron, responsable – semble parfois encore fortement marqué par ce passé. Les tumultes politiques et les changements de régimes successifs ont largement influencé l’image que nous nous faisons de ce système politique.
Contrairement à ce que l’on croit, le roi, même absolu, ne se concevait pas sans une autorité supérieure. Celle‑ci était de deux types.
1. Les lois écrites – les Lois fondamentales du Royaume – organisaient principalement la dévolution de la couronne de France ainsi que le statut des terres et propriétés royales. Elles encadraient le monarque. Même Louis XIV et ses nombreux enfants illégitimes ne pouvaient pas dépasser la règle de primogéniture masculine. Les bâtards étaient éduqués, anoblis, mais aucun ne pouvait être légitimé.
2. Les règles non écrites – des concepts et représentations du monde – guidaient la main du roi dans l’exercice de sa fonction. Il s’agissait de l’ordre divin : le roi ne rendait compte de ses actes qu’à lui‑même et à Dieu. Cela signifie‑t‑il qu’il faisait ce qu’il voulait ? Non : il suivait une « feuille de route ». Le souverain était chargé de gérer le royaume et d’en assurer la survie et la pérennité. L’expression « Car tel est mon plaisir », qui signait les décrets royaux, en est une illustration. Au XIXᵉ siècle elle fut déformée en « bon plaisir », suggérant un caprice royal, alors qu’à l’origine elle renvoyait à ce qui plaisait au roi, c’est‑à‑dire ce qu’il jugeait bon pour le peuple.
Bien sûr, chaque individu possède une analyse personnelle des choses. Mais lorsqu’une personne accède à un poste de manager ou à un niveau hiérarchique supérieur, elle doit répondre à un certain nombre d’impératifs propres à la fonction. Il en va de même pour le roi, qui était formé toute sa vie à cet effet. Le pouvoir n’a jamais eu vocation à être laissé « en roue libre » entre les mains d’un individu.
Où se situe la rupture entre la monarchie absolue de Louis XIV et la Révolution française ? La faille apparaît dans l’identification du roi à la figure du Soleil.
Depuis l’Égypte antique, les souverains sont éclairés par le Soleil, à la fois astre et dieu pourvoyeur de vie. Sa lumière devait guider rois et reines afin d’assurer la pérennité de la société. Ce dieu, souvent le principal du panthéon, inspirait et dirigeait les actions du monarque. Dans certaines cultures, le roi pouvait être guidé par un autre dieu, mais toujours comme source d’inspiration et d’autorité. Même Akhénaton, en Égypte, ne s’identifiait pas à Aton ; il en était le représentant terrestre, chargé d’assurer la continuité du royaume selon les préceptes divins.
Avec Louis XIV, pour la première fois à ma connaissance, le souverain incarne le dieu unique. Il passe d’administrateur, d’intendant, de représentant de Dieu, à son incarnation. Le roi n’est plus éclairé par la lumière divine ; il devient la lumière divine. Il n’a plus à rendre compte à quiconque, puisqu’il est l’incarnation du dieu sur terre.
On peut objecter que la divinisation du roi était déjà courante dans les sociétés antiques. Or, chez les Égyptiens, le pharaon était déifié après sa mort : il naît fils du dieu Horus ou de Rê, mais ne devient véritablement dieu qu’après son décès. Dans l’Empire romain, la pratique était similaire, avec parfois un culte de l’empereur de son vivant, quasi‑déification. Ces pharaons et empereurs rejoignaient un panthéon déjà existant. En revanche, Louis XIV bénéficie d’une quasi‑déification symbolique : il n’existe pas de culte officiel du roi, mais son image et ses attributs en portent les marques.
Quel lien avec la Révolution française ?
Sur le plan purement politique, la confusion symbolique entre le roi et Dieu supprime la limite divine au pouvoir royal. Dieu le Père, protecteur originel, est éclipsé par le roi, qui devient son incarnation symbolique. Cette confusion engendre une insécurité : bien que le roi se présente comme le nouveau « Père » du royaume, il reste un être humain, limité dans le temps, tandis que Dieu est un concept éternel. Il est plus facile de perdre confiance en un individu que dans une idée immuable.
De plus, la matérialisation de la lumière divine – l’humanisation de la divinité – laisse croire que l’esprit humain peut tout comprendre. En l’absence de Dieu, le monde se réduit à ce que nos sens perçoivent et à ce que nous tirons de nos expériences et analyses. Ce sont les Lumières de la Raison qui, à leur tour, éclaireront le monde. Peut‑on dire que cette étape fonde l’athéisme, en marquant la disparition de Dieu ? Pour reprendre Nietzsche : « Dieu est mort ». C’est un mouvement très taoïste, où chaque chose trouve naissance dans son contraire. Louis XIV, roi chrétien, représente à la fois l’apothéose du christianisme et le début de sa chute.
Une section commentaire arrive sous peu. D'ici là, vous pouvez mettre vos commentaires ici.
