Le Pouvoir 1/2
Analyse du pouvoir avec l'exemple du droit international public et de la communauté internationale.
3/22/20266 min temps de lecture
Notre monde est en pleine mutation. Les nouvelles formes de totalitarisme, plus ou moins évidentes, qui émergent à droite à gauche redéfinissent le cadre de notre acception du pouvoir. C'est un terme polymorphe qui pourtant recoupe toujours une réalité similaire. Il est souvent utilisé pour qualifier une autorité en politique, comme dans la théorie de Montesquieu sur les trois pouvoirs. En sociologie politique, Max Weber le définit comme « la capacité dévolue à une autorité ou à une personne, d'utiliser les moyens propres à exercer la compétence qui lui est attribuée, soit par la loi, soit par un mandat dit aussi « procuration ». » C'est l'acception la plus usuelle du pouvoir, celle qui antérieurement avait permis à Montesquieu de développer sa théorie dans L'Esprit des lois.
Pourtant, rien que dans le domaine du politique, le concept semble dépassé. Il représente une vision limitée et étriquée du pouvoir. Nous avons vu aux États-Unis des réseaux sociaux et des influenceurs impacter les élections. Déjà, historiquement, le journalisme est considéré comme le quatrième pouvoir dès le XIXᵉ siècle.
De plus, dans d'autres domaines, il est utilisé pour qualifier des situations variées. On en parle pour les entreprises et pour le pouvoir économique ou celui de l'argent. Dans le domaine de la création, pour qualifier des capacités extraordinaires — Harry Potter, comics, Marvel et DC. On parle aussi du pouvoir décapant d'un produit, du pouvoir d'achat.
Alors, quelle est la réalité du pouvoir ?
Selon le dictionnaire Le Robert, le pouvoir peut se définir comme le fait d'« avoir la possibilité de » faire quelque chose. Il s'agit aussi d'« avoir le droit, la permission de » faire. Cette définition marque l'essence même de la question du pouvoir. Il s'agit d'une capacité d'action individuelle, un attribut de l'individualité. Pour autant, l'étude de ses synonymes et antonymes — emprise, mainmise, souveraineté, dépendance, soumission ou subordination, entre autres — met en lumière une dimension secondaire, mais essentielle du concept, celle de l'interaction entre deux entités. Ainsi, la définition retenue en droit international public paraît plus complète. Il s'agit de « la capacité de faire, de ne pas faire, de faire faire ou d'empêcher de faire. » On y trouve à la fois la dimension personnelle et interpersonnelle du pouvoir. Nous avons un pouvoir sur soi, sur soi et sur les autres. Puisque la définition du pouvoir du droit international public est la plus précise et concise, voyons comment elle s'y exprime.
La science, l'ethnologie en tête, a montré que l'idée d'état de nature, tel qu'il avait été pensé par les philosophes de la Renaissance aux Lumières, n'a jamais vraiment existé. Même nos lointains ancêtres et cousins, chimpanzés, gorilles, etc., vivent en petites communautés dotées de règles et de hiérarchie. Aristote avait vu juste quand il a dit que « L'homme est un animal politique ». L'être humain n'est pas capable de vivre seul sur le long terme. Il est fait, et doit sa survie à la vie en communauté. En situation extrême justement, ce sont les groupes, et notamment ceux qui arrivent à rester organisés, qui survivent le plus longtemps. Pourtant, si cette réalité n'a jamais existé au niveau individuel, au niveau étatique et supranational, la situation est différente. À ce niveau, aucune obligation de coopération jusqu'à récemment. Chaque entité ou pays est libre d'agir selon ses décisions dans les limites que lui offre sa puissance. Même si depuis 1945 et l'institution de l'ONU les choses évoluent, la situation reste quand même libre par principe. Il ne s'agit pas ici de plaider pour ou contre l'organisation de la vie politique internationale. Le sujet est très éloigné. Mais la situation est une bonne illustration de ce que peut être l'état de nature, dans ses avantages et ses inconvénients.
De cet exemple de la société internationale et de la définition de la notion de pouvoir, que pouvons-nous tirer comme conclusions ? D'abord, le pouvoir est toujours lié à une entité, un individu. Sur la scène internationale, il s'agit des États et des grandes entreprises. Les décisions ne se prennent pas seules. Une réalité peut évoluer indépendamment des individus, par exemple en cas de catastrophe naturelle, ou juste par le temps qui passe. Pour autant, ce n'est pas une décision, c'est l'environnement qui évolue et change. Pour qu'il y ait pouvoir, il faut qu'il y ait l'expression d'une volonté. Elle-même est l'expression d'un choix. La volonté ne peut être, par essence, que pour marquer la réalité, la changer, la faire évoluer. Pour ce qui est de la définition du choix, il s'agit d'un autre sujet. Pour faire court, même suivre le mouvement ou refuser d'agir peut être un choix à part entière. Refuser de marquer la réalité d'une décision est déjà un choix possible par rapport à toutes les évolutions possibles de cette réalité.
À ce niveau, le pouvoir n'a pas de forme particulière. Une énumération des pouvoirs n'a pas de sens, sinon pour en faire une limitation. L'État ou l'entreprise décide. Elle prend une décision. La décision est un fait. Cette capacité de prendre une décision, de faire appliquer une volonté est le pouvoir, non la décision. Pour les dérivés du pouvoir que sont le pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire, par exemple, le périmètre du pouvoir est défini, dans ses moyens et dans son objet. Mais le pouvoir n'a pas de forme prédéfinie en soi. C'est d'ailleurs comme ça qu'il peut être déterminé comme étant brut.
En pratique, ce pouvoir brut n'existe que rarement. La toute-puissance abstraite n'existe pas. C'est la mécanique de la communauté qui s'applique. Le pouvoir étant la volonté de modification de la réalité par une décision, cette modification n'est pas toujours possible en fait. Des éléments peuvent s'y opposer. La réalité elle-même est la première limite. Une entreprise peut décider d'arrêter la course du soleil pour que les gens travaillent et consomment 24 h/24 h. L'effet restera inopérant. Le pouvoir n'apparaît pas ex nihilo ou in abstracto. Il lui est impossible d'arrêter la mécanique céleste pour ça. À un moindre niveau, une entreprise peut décider que son produit est formidable. S'il ne rencontre pas de marché et de demande, le produit restera dans les stocks.
Mais d'autres facteurs peuvent limiter ce pouvoir. Un autre pouvoir d'intensité égale ou plus fort, voire une coalition de pouvoirs moins forts, peut empêcher une entité, à défaut de prendre une décision, sinon de l'appliquer. On peut même envisager que l'entité s'autolimite en transférant une partie de son autorité et de sa souveraineté à un organisme. C'est le cas pour l'Union européenne, pour laquelle les États membres lui ont transféré une partie de compétences dans les limites desquelles elle peut légiférer sur les États eux-mêmes.
La communauté est en effet un système d'individus, chacun doté d'un pouvoir et étant plus ou moins en mesure de l'utiliser selon les forces en présence. C'est vrai pour la communauté internationale, qui est une communauté de fait. Chaque entité est obligée d'interagir avec les autres entités de ce niveau, qu'elle le veuille ou non. C'est aussi vrai au niveau individuel avec les communautés nationales et les sous-communautés qui peuvent exister jusqu'à l'échelon individuel. Chaque échelon, dans ce cas, se composant d'un nombre plus réduit d'individus, plus ou moins choisis.
La dernière caractéristique du pouvoir est sa dimension interactive. Un pouvoir ne s'exprime pas en soi. Une parole n'a aucune valeur. C'est l'action qui y est associée qui en a. Ainsi, le pouvoir s'applique sur quelqu'un ou quelque chose. Au niveau international, le pouvoir d'une entité s'appliquera à la fois sur les autres entités de son niveau, États, entreprises, mais aussi sur les éléments composant ces individualités, citoyens, salariés, etc. Mais plus largement que de s'appliquer à d'autres détenteurs de pouvoir, il peut s'appliquer à la réalité elle-même. La décision d'un pays ou d'une entreprise de commencer un forage ou d'implanter un port est un pouvoir. C'est même le pouvoir originel, celui d'organiser et de modifier son propre environnement.
Si la situation internationale illustre parfaitement une vision brute et primitive du pouvoir et des relations inter-entités au niveau étatique, nous pouvons par analogie étendre le concept de pouvoir au niveau individuel. Les êtres humains sont en effet des individus dotés de caractéristiques communes avec les États et les entreprises. Ils sont capables de volonté et d'action. Ils se trouvent donc en mesure d'exercer un pouvoir sur la réalité et au sein de leur communauté.
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