Le Péché Originel
Analyse du Péché Originel dans un prisme symbolique
Cyrille Ozanne
4/9/20264 min temps de lecture
Dans la Genèse, la création de l'homme est racontée en deux étapes. Au chapitre I, verset 27, Dieu crée l'homme à son image, homme et femme. La seconde version se trouve au chapitre II. Il faut noter d'abord que, dès l'origine, Dieu conçoit l'humain comme homme et femme simultanément. Aucun n'est préexistant à l'autre ; l'image de Dieu est homme et femme. Dans une lecture métaphorique de ces passages et de la suite, plusieurs visions des éléments sont possibles. Dans le premier chapitre, qui relate l'ordonnancement du monde, nous voyons que l'être humain trouve sa place dès le départ dans une dualité : il est homme et femme. L'être humain est dual, tout en étant un. Cela peut sous-entendre ce que Jung formule par l'anima et l'animus : chacun garde des parties de l'autre en soi. L'homme est un peu femme, et la femme est un peu homme.
Pour la suite, il faut, de manière générale, oublier le concept d'incarnation matérielle homme/femme pour se concentrer sur l'être humain en général, dont l'homme et la femme seraient des archétypes, des symboles.
Une autre lecture est possible si nous nous référons à Lilith, la légendaire première femme d'Adam. En effet, pour certains exégètes, les deux passages renvoient à la création de deux femmes différentes : Lilith et Ève. Dans cette lecture, la création racontée au chapitre I est celle d'Adam et de Lilith. Ils sont créés de la même manière et indépendamment l'un de l'autre. Puis, selon la Légende Dorée (recueil d'histoires hors Bible), Lilith est chassée car elle refuse de se soumettre à Adam. Elle devient la Reine de la Nuit. Nous pouvons voir ici l'illustration du combat entre conscience et inconscience, et du processus de refoulement. L'être humain est fondamentalement créé à deux, de manière identique, mais qui se combattent et doivent cohabiter. On peut imaginer que Lilith, dans ce récit, ne soit pas créée de la côte d'Adam, mais de l'argile comme lui. L'un représenterait la conscience, l'autre l'inconscient, le refoulé, le siège des cauchemars. Cela correspond bien à la légende de Lilith, dite reine de la nuit et des démons.
Ce récit nous laisse donc avec un être humain conscient. Cet être humain vit dans le jardin d'Éden, seul au milieu de la création. On peut interpréter ce passage comme illustrant l'être humain non conscient de lui-même. Ce n'est qu'avec la prise de conscience de soi, de ses émotions, de ses besoins — "la part féminine" en lui — au sein de cette solitude, qu'un besoin d'altérité se crée. Une altérité avec l'autre, et une dualité en soi entre la raison et l'émotion. Les deux relèvent du même mécanisme : l'un ne pouvant vivre sans l'autre, tout en souhaitant exister seul.
Au cours de leur vie dans le jardin, Ève rencontre le serpent. Il est souvent utilisé pour symboliser l'énergie vitale, celle qui s'immisce dans tous les recoins pour faire pousser des plantes dans des endroits improbables. Cette énergie, qui nous pousse toujours vers quelque chose de plus grand, parle à Ève. Oui, c'est un ressenti ; il parle à notre part féminine. Cette émotion tente d'emmener notre jugement, notre raison (Adam). Dans le symbole du péché originel, il ne s'agit pas vraiment de faire taire Ève ou de la faire disparaître, mais de trouver l'équilibre entre l'émotion et la raison.
Et qu'est-ce que la pomme mangée ? Le fruit défendu, porté par un seul arbre dans tout le jardin. Que ce soit une pomme, une grenade ou une figue, le support de l'étape symbolique importe peu. Ce qui compte, c'est que ce n'est pas un élément parasite, comme du sel ou du sucre qu'on ajouterait à l'eau. L'épisode du fruit défendu ne change pas la nature de l'homme.
Dans le texte, Dieu donne plusieurs obligations à Adam et Ève : s'occuper des animaux, les nommer, entre autres. Il n'y a qu'un interdit, sous menace de mort : ne pas manger du fruit de l'arbre au centre du jardin. Suite à l'invitation du serpent, Adam et Ève en ont mangé, mais ils sont toujours vivants. Donc, la menace divine n'était pas pour les protéger. Le fruit n'était pas mortel. Que raconte alors cette histoire ? Manger le fruit leur a simplement ouvert les yeux. C'est une prise de conscience ; l'acte d'enfreindre la règle qui ouvre les yeux. Le fruit en lui-même est une banale pomme ou autre. Il matérialise juste l'interdit divin. L'humain n'est pas souillé d'avoir mangé un élément impur. Il est puni d'avoir enfreint la règle, d'avoir pris conscience de sa toute-puissance et de sa liberté. C'est une sorte de crise d'adolescence de l'humanité. Les yeux qui s'ouvrent et la conscience de la nudité en découlent. Ils se retrouvent face à eux-mêmes, prenant conscience d'eux au milieu du jardin. Seuls êtres pensants et libres de la création. Le fait d'être chassé du jardin par la suite n'est que la conséquence de cette prise de conscience. Ce n'est pas tant qu'ils sont partis du jardin, mais qu'ayant ouvert les yeux, ils ne peuvent plus le voir de la même manière. Ils prennent aussi conscience de leurs devoirs et de leurs responsabilités. Tel Cassandre, capable de prédire l'avenir mais condamnée à ne jamais être crue, Adam et Ève continuent à vivre dans le jardin d'Éden, dans le souvenir qu'ils en ont, mais ne pouvant plus le voir de la même manière.
Nous pouvons imaginer aussi que Dieu menait avec Adam et Ève l'expérience du marshmallow. Cette expérience sociale teste la capacité d'un enfant à ne pas toucher un marshmallow posé sur la table, en échange de la promesse d'en obtenir plusieurs plus tard. Elle est un indicateur de la capacité de l'enfant à choisir la frustration en vue d'un résultat plus important ultérieurement. Peut-être Dieu ne testait-il que la volonté d'Adam et Ève, et leur obéissance, afin de les autoriser à y manger plus tard. En effet, le reste du passage indique que Dieu chasse les humains d'Éden car il ne veut pas qu'ils mangent du fruit de l'arbre de la vie et deviennent immortels.
