Frankenstein, de Prométhée à Épiméthée

Relecture l'histoire du monstre, dans un prisme plus athée.

Cyrille Ozanne

4/3/20263 min temps de lecture

Frankenstein se déroule au début du XIXème siècle, dans un monde largement encadré par la religion chrétienne, et où la Science commence à prendre de l'ampleur. À l'image du mythe d'Icare, le roman raconte l'histoire d'un scientifique tentant d'égaler Dieu en créant la vie. Cette tentative échoue et engendre une monstruosité. Écrit dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'œuvre interroge la démarche scientifique dans le contexte de la pensée victorienne, profondément marquée par la religiosité et la pudeur. La question de Dieu est indissociable du contexte historique de Mary Shelley. Pourtant, étrangement, la narration ne mentionne jamais Dieu, ni aucune punition ou vengeance divine. Dieu n'est même pas introduit dès les débuts du roman comme une entité à égaler. Sa présence est-elle donc fondamentale pour comprendre le récit ?

Si l'on opère une transposition athée de l'œuvre vers notre société contemporaine, l'analyse change radicalement. Les références historiques et contextuelles du livre sont en effet assez vagues, hormis quelques dates ponctuelles, et peinent à ancrer l'histoire dans la culture de l'époque. La question centrale ne porte plus sur la compétition avec Dieu, mais sur le fait de se placer à sa place. Le savant n'est plus Prométhée, mais Épiméthée. Là où Prométhée réfléchit avant d'agir, analysant et anticipant pour atteindre le statut divin, Épiméthée réfléchit après coup. Il agit selon ses impulsions, se demandant ensuite si les conséquences sont acceptables.

C'est là tout le problème. Le scientifique ne s'est pas interrogé sur la nature de son acte au-delà de la création immédiate. Il ne s'est pas questionné sur l'identité de sa créature, sur ses besoins ou sur ses perspectives. L'a-t-il seulement perçu comme un être vivant ? Il cherche à créer la vie, mais se trouve terrifié par ce qu'il a engendré. Mais est-ce la création qui est mauvaise ? La créature ? Ou bien son propre manque de préparation ? Le Docteur préfère accabler le monstre plutôt que d'interroger son propre comportement. Bien qu'il modifie son attitude au fil du récit, il ne parvient jamais à reconnaître l'humanité de la Bête. Il ne lui obéit que sous la contrainte. À ce stade, on peut se demander s'il n'est pas déjà trop tard, tant chacun s'est ancré dans une vision figée de l'autre. D'ailleurs, vers la fin, la créature fait preuve d'une lucidité et d'une humanité supérieures à celles du scientifique : apprenant la mort du Docteur, elle annonce vouloir disparaître et mettre fin à ses jours. Elle comprend d'elle-même son inadaptation au monde et le poids de l'échec de l'expérience.

Dans une démarche véritablement divine, le scientifique aurait réfléchi à tous ces aspects. Même sans réponses définitives, car il s'agissait d'une situation inédite, se poser ces questions lui aurait permis de prévoir et d'anticiper certaines situations : l'apprentissage de la parole et de la lecture, la gestion du regard d'autrui, la présentation de sa créature au monde, etc. Dans le roman, il préfère fuir face à l'abîme et au travail colossal qui reste à accomplir. Car, à l'éveil de la créature, le projet du Docteur n'est pas achevé. Si le projet s'était limité à la pure création de la vie, il aurait au moins dû prévoir un moyen de l'arrêter à une étape ou à une autre. Le projet global aurait dû inclure l'intégration sociale de la création.

C'est toute la situation du livre : le scientifique agit, crée le monstre, puis en a peur et le fuit. La créature se retrouve donc seule, contrainte de s'élever et de s'adapter par elle-même. Toute l'intrigue naît de là. La Bête doit apprendre à comprendre le monde dans lequel elle évolue. Elle commet des erreurs, ne possède pas les mêmes référentiels que les humains. Mais au fil du récit, son humanité émerge. Le récit intérieur du monstre est celui de l'éveil et de l'apprentissage du monde, tel qu'il pourrait être vécu par n'importe quel enfant ou toute création consciente. C'est un parcours initiatique. On y retrouve les étapes de l'humanité : l'apprentissage de la parole, la prise de conscience de soi à travers le regard d'autrui, jusqu'au besoin d'interaction intime et à la volonté de trouver un semblable. En ce sens, c'est la fable de l'homme naturel, un être vivant se développant sans le contrôle ni le cadre de la société.

Le monstre est-il fondamentalement mauvais ? N'est-il pas simplement en situation de frustration, une émotion que l'on apprend à gérer chez les enfants ? Sa méchanceté semble résulter d'un conflit entre ses capacités intellectuelles et d'adaptation, largement surdéveloppées, et une maturité émotionnelle, née du sentiment de sécurité et de l'échange, qui est, elle, très inférieure à la normale. Finalement, il suit les mêmes étapes de développement qu'un enfant, mais avec une maturité enfantine et des capacités d'action bien plus grandes.

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