Du nihilisme actif au second niveau

retrouver la réciprocité

7/31/20265 min temps de lecture

Une autre illustration de l'évolution du référentiel est cette phrase attribuée à Franklin : « Celui qui est prêt à sacrifier sa liberté pour sa sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre. » Cette maxime est en toile de fond de toute la pensée occidentale moderne. C'est l'idée que la liberté prévaut sur tout et que le besoin de sécurité est une faiblesse. Pourtant, il faut remettre la citation dans son contexte, la conquête de l'Amérique. Dans celui-ci, le danger est permanent et inévitable. De la même manière, les capacités de contrôle et de coercition de l'État étaient assez limités par rapport à ce que nous connaissons aujourd'hui.

Franklin n'envisage ni une sécurité totale, ni une absence de liberté complète. Il serait anachronique d'envisager la phrase avec comme dimension la perspective d'une sécurité totale. Outre que, comme c'est dit plus haut, ce n'est pas possible, ni celle d'accepter un contrôle complet et une suppression totale des libertés. À l'époque, tout apport de sécurité n'enlèverait pas l'insécurité et toute limitation de la liberté laisserait une large place à celle-ci. Et pourtant, il nous met en garde contre ce transfert.

Une traduction, une qualification de la citation est nécessaire pour l'intégrer dans notre réflexion actuelle. Une des dimensions de la sécurité dans la société est la protection de l'individu. Ce n'est pas à proprement parler une défense théorique ou abstraite, mais une défense contre des dangers réels plus ou moins écartés de la société. Pour cette protection, un minimum de liberté est échangé. C'est le pacte social. La citation de Franklin ne vise pas à la destruction, à l'éradication de l'État. Mais à sa limitation au strict minimum. La question peut se poser : puisque le danger est dans la plupart des cas écarté, en quoi le transfert de liberté doit être continué ? C'est oublier que le danger n'est écarté que par la société, que son abandon ferait réapparaître rapidement les dangers. C'est donc le transfert qui protège du danger puisque c'est la société qui l'empêche.

C'est un bon exemple de ce qu'un concept dans une situation peut se voir complexifier et préciser quand la situation évolue. En élargissant son champ d'action, ici la situation qui évolue dans le temps, le périmètre de la citation doit être questionné et relu. C'est le mécanisme qui peut se jouer face au nihilisme.

Nihilisme actif : la reconquête par les valeurs

Parce que même si la prise de conscience du déphasage entre la réalité et les valeurs est irréversible, nous avons vu qu'elle peut être gérée en refondant les valeurs sur d'autres raisons et en redéfinissant leur périmètre. C'est la réponse au nihilisme passif.

Pour le nihilisme actif, la question est différente. Quelle est la place des valeurs par rapport à la toute-puissance ? Dans le premier cas, le nihilisme est dû à un défaut de toute-puissance qui fait exploser les valeurs. Dans le second, la toute-puissance se trouve exacerbée et ne peut plus être contenue dans les valeurs. Derrière l'apparente liberté qui s'ouvre se cache un piège. Pour reprendre Nietzsche, la toute-puissance n'est pas le surhomme.

Les nihilistes actifs peuvent se laisser porter par leur toute-puissance, selon les mêmes mécanismes que pour les passifs : nouveau système de valeur et superstition, cette fois pour maintenir la puissance. Ainsi, après avoir détruit les valeurs et établi la loi du plus fort, ils redéfinissent la réalité même en requalifiant les éléments. Il ne s'agira plus de guerre mais d'opération spéciale, par exemple. Mais comme l'a montré Hannah Arendt, cette voie est sans issue viable. Elle aboutit nécessairement et automatiquement à la destruction de l'individu, de sa capacité à analyser et à penser. Qu'importe finalement au nihiliste actif ? Il est en position de force et peut profiter de la situation en toute impunité.

La réciprocité comme fondement

Pourtant, qu'il le veuille ou non, et quelque soient les étiquettes et les démonstrations apportées, il est soumis comme tout le monde à la règle de réciprocité. Le regard que je porte sur l'autre est le reflet du regard que je porte sur moi. Si je détruis l'autre, ou que je l'humilie, c'est une partie de moi que je détruis et que j'humilie. Cette approche qui peut sembler idéaliste et sentimentale est pourtant parfaitement rationnelle et raisonnable. L'être humain se construit par la réciprocité. De l'enfance à l'âge adulte, c'est cet échange entre la réalité et l'individu qui lui permet d'exister.

Le besoin d'altérité est un besoin fondamental de l'individu et le fait qu'il ne soit pas en phase avec son environnement ne coupe absolument pas le lien et l'échange ; il détruit la qualité de celui-ci. Dans le nihilisme actif, le système de valeur personnel vient remplacer le système de valeur acquis puisqu'il l'a mis en échec dans une situation donnée. La personne se comporte mal. Elle évite la sanction promise par le système de valeurs, soit par hasard, soit grâce à un subterfuge. Le système de valeur se trouve écarté, voire le subterfuge devient une superstition. La réalité et ses impératifs ne sont plus pris en compte que dans ce qu'ils servent le système de valeur de l'actif.

Pour rétablir une qualité d'échange avec la réalité, il faut alors rétablir la place de la réalité dans cet échange. Là encore la tâche est doublement difficile car la personne n'a aucun intérêt immédiat à le faire et le système de valeur qui apprend que l'individu n'est pas tout et que le monde existe au-delà de soi, ce système de valeur est écarté à priori.

Le second niveau de nihilisme : accepter le retour du monde

Pourtant c'est en réalisant ce travail que nous arrivons sur ce que Nietzsche appelle le second niveau de nihilisme. Il ne s'agit pas de nier encore plus le monde, mais d'accepter que le monde nous fasse un retour différent de celui de notre système de valeur. Derrière sa tentative de nier le monde au-delà du système de valeur, il y a la tentation de réécrire un monde qui corresponde à son système de valeur. Nous trouvons ici le maintien de cet échange et de la réciprocité avec le monde.

Ne pouvant pas le faire parce qu'il a compris que les valeurs n'étaient pas le monde, l'actif va tenter de réécrire le monde pour le faire coller d'une nouvelle manière et retrouver une intégrité, une totalité antérieure au nihilisme. Mais cette intégrité est détruite. Le seul moyen d'en retrouver une est d'accepter certes que le monde, qui n'a pas de valeur en soi, puisse nous renvoyer une image de nous qui ne corresponde pas à notre vision de nous-même.

Autrement dit, certains pensent que si le monde n'a pas de valeur, il a la valeur que nous lui donnons. C'est en soi impossible même avec toute la puissance du monde. Le monde n'a pas de valeur, point final. Donc si le monde n'a pas de valeur, il peut nous renvoyer la valeur qu'il veut, ce n'est pas important. C'est la clé de la seconde étape du nihilisme. Après avoir relativisé le monde, le processus amène à relativiser l'individu. Le monde et les valeurs n'existent pas. Ils n'existent pas en eux-mêmes, non à cause d'un ego ou d'une puissance qui l'aurait détruite. Cet ego et cette puissance n'ont détruit que l'illusion qu'ils avaient eux-mêmes de ce système.

En conséquence, puisque le monde n'a pas de valeurs, puisque la personne est dans le monde, elle-même n'a pas de valeur. Après avoir détruit son illusion sur le monde, elle doit détruire son illusion sur elle-même.

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