Athéisme et Religion

Faut-il réinventer la roue ?

Cyrille Ozanne

6/23/20264 min temps de lecture

L'évolution de la pensée humaine sur elle-même et sur le monde est indissociable de la dimension religieuse. Depuis l'animisme chamanique jusqu'au polythéisme grec, les êtres humains se sont représenté la réalité à travers leurs dieux. Ces divinités et ces esprits ont servi de supports essentiels, permettant à la sagesse populaire — ainsi qu'à certains penseurs de notre passé — de coder et de transmettre les leçons de vie et les réflexions qu'ils avaient acquises.

La transmission : De l'écrit direct à la légende symbolique

Parfois, le penseur transmet ses idées directement ou indirectement, sous forme de poèmes, de dialogues ou d'histoires mises par écrit par ses disciples. Certains philosophes, comme Lao Tseu ou Aristote, ont transmis leur pensée directement via leurs propres écrits. D'autres figures majeures, telles que Jésus, Socrate ou Bouddha, n'ont laissé aucun écrit de leur vivant ; ce sont leurs disciples, et leurs successeurs, qui ont consigné leurs enseignements.

Dans d'autres cas, la sagesse s'incarne dans une histoire légendaire. Souvent, ces récits se prêtent à plusieurs niveaux de lecture : les symboles qu'ils contiennent reflètent des mécanismes applicables à une échelle plus large. Prenons la légende de Prométhée : une grille de lecture symbolique permet d'en dégager de grandes leçons humaines sur la création et la nature de l'être. Ces enseignements restent d'une actualité brûlante et possèdent une portée quasi universelle. Cet exercice herméneutique est possible avec la plupart des textes légendaires et des romans initiatiques, qu'il s'agisse du Roman de la Table Ronde ou de la Genèse.

Moïse au Sinaï : Épiphanie ou Stratégie ?

Certains grands leaders ont su utiliser les dieux de leur culture pour étayer et faire accepter leurs réflexions. Prenons l'exemple emblématique de Moïse et du Mont Sinaï. Voici un leader cherchant à rassembler un groupe, à lui donner unité et identité. Dans une configuration différente, un empereur de Chine aurait pu choisir l'écriture pour unifier son empire. Pour Moïse, cette option n'était pas pertinente : il s'agissait d'un groupe tribal devant exister sur un territoire déjà occupé, et non d'ensembles culturels contraints de cohabiter.

Moïse monte au mont, rencontre Dieu, et redescend avec les Tables de la Loi. Si l'on imagine une version rationnelle et matérialiste couplée à une lecture symbolique, on peut envisager qu'alors, durant les pérégrinations de la sortie d'Égypte, Moïse ait pris un temps pour s'isoler et réfléchir aux moyens d'unifier et de stabiliser ce peuple. Il le fit en lui apportant une loi. Mais quelle loi apporter ? Sous cet angle, l'épisode de la rencontre divine ne serait-il pas la description d'une épiphanie ? Une prise de conscience caractérisant la tentative de penser le groupe dans sa globalité, dépassant le simple point de vue individuel pour intégrer le fonctionnement même de la réalité.

L'injonction divine : Un outil pour la vertu

Dans cette même logique, d'autres penseurs et leaders ont utilisé ce système d'injonction divine pour introduire de nouveautés dans leur société. Cela commence souvent par l'origine ou la validation divine de la royauté. Pensons aux vertus cardinales formulées par Thomas d'Aquin : prudence, justice, force et tempérance. Selon l'Église, elles sont inspirées par Dieu ou conformes à Sa volonté. Pourtant, elles sont également formulées par Aristote et Confucius, et se retrouvent, sous des formes similaires, dans la plupart des systèmes de pensée.

Nous voyons ici l'illustration parfaite de notre propos : ces vertus sont tantôt présentées comme telles par le philosophe, tantôt rattachées à Dieu pour les croyants. Les vertus de force et de tempérance peuvent être enseignées et transmises, par exemple, à travers l'histoire de Samson (qui montre aussi bien l'usage que l'excès de ces forces). Nous discernons là différents modes pour introduire une analyse dans une société et lui conférer autorité. L'humanité réfléchissait bien avant l'avènement de la philosophie ; elle a simplement trouvé divers moyens pour rendre ses conclusions tangibles.

Au-delà de l'origine : La raison pragmatique

Ces vertus ne sont pas choisies au hasard. Le fait qu'elles soient présentées comme un impératif divin, conditionnant l'entrée au paradis selon l'Église, peut nous faire oublier qu'elles ont une raison d'être réelle et pragmatique. Les pensées d'Aristote et de Confucius ne se centrent ni sur un Dieu ni sur une après-vie. Ce sont des philosophies pragmatiques, nées respectivement de l'analyse rationnelle de la réalité et de l'observation de l'expérience humaine. Elles aboutissent pourtant aux mêmes conclusions quant à l'importance cruciale de ces attitudes.

Nous pouvons même nous demander si l'avancée scientifique change quelque chose à ce tableau. Loin de les réfuter, le questionnement scientifique tend plutôt à les éclairer et à les renforcer. Sur un sujet connexe, les recherches menées par Harvard sur la méditation en témoignent : les bienfaits observés confirment des sagesse ancestrales. Ces vertus se présentent, en effet, sous cette forme ou une forme similaire dans la quasi-totalité des sociétés humaines, à travers le temps et l'espace, quelle que soit la manière dont elles y ont été introduites et intégrées.

Conclusion : Le véhicule importe moins que la destination

Nous constatons donc qu'un même élément peut se justifier différemment selon le référentiel et le fonctionnement du groupe social dans lequel il s'exprime. Tantôt justifié par la philosophie, tantôt attribué à l'envoi d'un Dieu ou de plusieurs, il s'agit souvent d'une vérité fondamentale. En définitive, la question de l'origine divine ou non importe peu dans cette situation. Ce qui compte, c'est la permanence de la réponse apportée à la condition humaine.

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